Actuellement en résidence : JC POLIEN
L’artiste autrichien Peter Kogler a conçu l’une des images symbole de l’exposition. Une sorte d’hommage à la grotte en projetant directement sur le rocher le dessin d’un réseau de galeries virtuelles réalisé à la palette graphique. Le ruban serpentiforme de cette dentelle numérique
se love et fait corps avec le rocher comme si l’image avait été tracée directement à la craie. Il nous projette aussi dans la mythologie du « temps du rêve » aborigène en réveillant le motif du Serpent Arc-en-Ciel, symbole de la jonction entre les profondeurs souterraines et les sphères célestes.
Depuis le début des années 1990, Peter Kogler déploie ses motifs modulaires et en forme de rhizomes sur des ensembles architecturaux à l’extérieur comme à l’intérieur, sous forme de peinture, de papiers sérigraphiés ou de projections. Fourmis, tuyaux ou cerveaux font partie de son vocabulaire.Produits par des ordinateurs, ils s’entrelacent et se répètent à l’infini à l’image d’un réseau organique ou électronique.
Synonyme d’auto-réflexivité, d’auto-définition de l’œuvre d’art, d’intérêt pour son essence, le modernisme a rejeté l’ornemental et le décoratif à sa périphérie, dans la répétition, dans lecompulsif, l’inessentiel, le marginal. Travailler à cette lisière, dans ce refoulé, afin d’en tirer une vision critique de la prolifération des images est la préoccupation majeure de Peter Kogler.
Depuis 1980, P. Kogler utilise des motifs digitalisés – la programmation informatique lui permettant de les répéter, de les reproduire sur des supports réels, de les combiner, de les adapter à unespace d’installation ou à de nouveaux moyens techniques tels que la vidéo ou le ‘web’. Avec les fourmis et les tuyaux, métaphores du social et des réseaux dans lesquels celui-ci semble aujourd’hui s’abîmer complètement, Kogler définit également des motifs simples ou évolutifs qui lui permettent de saturer l’espace qui sert de support à ses interventions. La dimension obsédante de ces figures, leur caractère répétitif ou labyrinthique, les connotations archaïques qu’elle peuvent susciter, expliquent aussi la facilité avec laquelle elle peuvent réactualiser des contenus psychiques – ce qui n’est peut-être pas innocent si on se rappelle que c’est à Vienne au début du siècle, dans le contexte qui a vu l’invention de la psychanalyse, que la question de l’ornement a été posée avec le plus d’acuité et de violence. « Plus qu’à la monumentalité de ses décors, à l’emprise que leur confère leur multimédialité visuelle et sonore, la puissance du travail de Peter Kogler tient à sa puissance de dissection.
S’il fallait caractériser d’un trait le type d’opération proposée, on pourrait risquer l’hypothèse suivante : Kogler œuvre sur et à partir de ce point enfoui où le structurel se noue en viscéral, ce point où la structure, en l’occurrence le système d’information et de communication qui est en passe aujourd’hui de mettre en coupe réglée l’ensemble des relations économiques, sociales, politiques, et plus généralement symboliques du « monde » contemporain, s’incorpore en des signes qui sont à la fois des patterns abstraits et des représentations affectives, des ornements vides et des motions psychiques, des représentations collectives neutralisées et de potentielles incitations au meurtre : « Ornament und Verbrechen » (L’ornement et le crime, titre d’un ouvrage d’Adolf Loos que Peter Kogler me citait dans un entretien récent).
Les motifs abstractisés par la numérisation qui constituent l’abécédaire réduit de cette œuvre sont comme les noms des starsque les psychotiques s’attribuent, ou les visions simplifiées dont se nourrissent les hallucinations, ou encore comme les motifs d’animaux de tapisserie qui hantent les terreurs nocturnes. Ces crânes, ces intestins, ces fourmis, ces tubes géants sont des exemples de ces signifiants visuels élémentaires dans lesquels le système d’information et de communication qui tend à structurer l’ensemble de nos langages, de nos concepts, et bientôt sans doute de nos perceptions, semble pouvoir prendre corps en sentiment, en affect, en émotion et produire ces signaux souterrains,capables de pousser une foule au lynchage, au meurtre, au génocide. Où l’on retrouve la question autrichienne, au-delà de tout martyrologe national ou personnel.
Semblables à ces têtes de mort qui dit-on « doivent » revenir au moins une fois par minute dans l’imagerie subliminale diffusée par les clips publicitaires, ce sont des signes-affects dans lesquels la structure se révèlecomme pouvant être immédiatement opératoire, immédiatement meurtrière. Immédiatement, autrement dit sans la médiation d’aucun jugement, d’aucune conscience, d’aucune volonté. Les murs de signes qu’édifie Peter Kogler sont les murs de représentations sociales inconscientes qui nous agissent et contre lesquelles son art s’appuie et lutte. Des parois de rêves. »
Catherine Perret
Né en 1959 à Innsbruck, Autriche. Vit et travaille à Vienne, Autriche.
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